Jacques Saadé a créé, à partir de rien ou presque, CMA-CGM, l’un des grands de l’armement maritime mondial. Une réussite exceptionnelle. Tout irait bien pour lui si son frère Johnny ne lui intentait procès sur procès. Dans l’immense aquarium du hall d’accueil du siège de CMA-CGM à Marseille s’ébattent trois requins. Les employés ont surnommé l’un d’entre eux Jacques. Comme Jacques Saadé, le patron des lieux. Homme à poigne devenu le troisième armateur mondial avec une flotte qui compte aujourd’hui près de 400 navires.
Au début de 2010, sa tour de 148 mètres dominera les quais de la Joliette-ce sera le plus haut édifice de Marseille. De son bureau au 33e étage, il surplombera la ville. Patriarche comblé, père de trois enfants travaillant tous à ses côtés, il est devenu le nouveau pacha de Marseille. A 71 ans, tout sourit à Jacques Saadé. Bref, le tableau serait idyllique s’il n’y avait... son frère Johnny, qui le poursuit de sa vindicte depuis des années et des années. Le cadet de 67 ans, toujours fringant, s’est mis en tête de récupérer ce qu’il estime comme son dû. Il considère avoir été spolié lorsqu’en septembre 2000 il a cédé à Jacques ses parts dans CMA-CGM. Le tribunal de Beyrouth saisi de l’affaire devait se prononcer ces jours-ci sur la validité de la vente. Et voilà que, le 11 juillet, à quelques jours du prononcé du jugement tant attendu, le magistrat chargé du dossier se défile. Le suspense se prolonge...
Dernier épisode d’une interminable guerre de tranchées judiciaire qui dure depuis 2000 et marquée par mille et une péripéties. Comme cette perquisition en règle du siège marseillais de CMA-CGM en juillet 2007. Johnny attaque Jacques sans relâche. Et Jacques, qui n’est pas devenu le roi des armateurs en baissant pavillon, ne reste pas les bras croisés. Résultat : une vingtaine d’actions en justice opposent les Abel et Caïn du transport maritime au Liban et en Syrie et une dizaine en France. Johnny-il possède une agence de voyages et des vignobles au Liban-et Jacques engloutissent des fortunes en honoraires d’avocats. Me Thierry Lévy, conseil de Johnny, justifie la haine obstinée de son client. « Jacques Saadé a tout fait pour empêcher son frère de connaître la situation comptable des sociétés qu’il dirige. »
Petit retour en arrière. La famille Saadé, grecque orthodoxe, est originaire de Lattaquié, le principal port syrien. Le grand-père, Gabriel, a fait fortune dans les années 1900 grâce aux relations commerciales florissantes entre la Syrie et le port d’Alexandrie, avant que le père, Rodolphe, ne prenne sa suite. Mais, en janvier 1958, la figure tutélaire décède soudainement, victime d’une crise cardiaque. Jacques et Johnny ont alors 20 et 16 ans. Leur mère décide de partager les avoirs à parts égales, écornant au passage les règles du jeu oriental qui désigne le fils aîné comme héritier naturel. Dans les années qui suivent, la Syrie lance un vaste mouvement de nationalisation. Les biens des Saadé sont confisqués. Puis la guerre civile déchire le Liban. Jacques quitte le pays et débarque à Marseille en 1977, où il crée la Compagnie maritime d’affrètement (CMA). Johnny, lui, prend en charge les agences de Beyrouth et de Lattaquié.
La belle harmonie ne va pas durer. D’autant que, selon Johnny, Jacques, qui n’est pas né de la dernière pluie, s’est attribué « malicieusement » 7 actions sur 600 000 pour devenir majoritaire, brisant de la sorte la stricte égalité voulue par leur mère, Odette. C’est sans doute de là que vient l’esprit de contestation du cadet.
Faux armistice
La querelle entre les deux frères avait connu une première crise en 1996. Cette année-là, la CMA est sur les rangs pour racheter la CGM, compagnie d’Etat déficitaire. Johnny s’y oppose. Il considère que la CGM est payée trop cher. Ce qui surprend en France, où l’opposition considère au contraire que l’on fait un cadeau à Jacques Saadé qui, comme le président de la République de l’époque, un certain Jacques Chirac, est proche du milliardaire libanais Rafic Hariri.
En 2000, de guerre lasse, Johnny dépose les armes. Le 16 septembre, les deux frères concluent un armistice à Beyrouth. Johnny vend ses actions à Jacques... pour 40 millions de dollars, dont 35 payables tout de suite. On croit le conflit réglé. Erreur ! Trois ans plus tard, le cadet sort de sa retraite beyrouthine et se rappelle au bon souvenir de son frère : il réclame les 5 millions de dollars qu’on lui doit. Refusé ! Jacques se prévaut d’une clause du contrat qui permet de différer le paiement jusqu’en septembre 2005.
Alors, Johnny repart au combat. Il dépose une plainte (une de plus...) à Marseille pour refus de paiement? Cela ne donnera rien. Pas de quoi le décourager. Surtout après le 7 avril 2004. Ce jour-là, Johnny subit un véritable choc en découvrant les excellents résultats de l’entreprise de son frère (202 millions d’euros de profits en 2003, plus de 400 % d’augmentation !). Johnny s’avise-t-il là qu’il a raté le coche ? Qu’il serait bien plus riche s’il n’avait pas cédé ses parts dans CMA-CGM ? Le groupe s’est en effet imposé peu à peu comme un des grands mondiaux du porte-conteneurs, en jouant notamment l’Asie. Belle perspicacité. La Chine est le nouvel eldorado du shipping . Jacques Saadé lui doit une bonne partie de son exceptionnelle réussite. Il a réveillé un armement français en perdition.
Johnny vit très mal la chose. Juste après l’annonce des résultats de 2003, il saisit le tribunal de Beyrouth pour obtenir l’annulation de la vente des actions effectuée quatre ans plus tôt. Le même jour, il écrit à l’ensemble des parlementaires français pour crier au scandale et dénoncer les agissements de son frère. Une lettre puis deux, puis trois, puis quatre... La guerre est relancée. Tous les coups sont permis. En mai 2005, Johnny écrit à l’armateur taïwanais Evergreen Marine Corp., le deuxième mondial, en affaires avec Jacques, pour lui conseiller de suspendre toute collaboration avec CMA-CGM, car il annonce être sur le point d’en reprendre les rênes et d’annuler les accords en cours. En parallèle, il approche plusieurs cabinets d’audit, dont Ernst & Young, se faisant passer pour Jacques afin d’avoir accès aux comptes. Les auditeurs préviennent Jacques... et Johnny porte plainte contre eux pour violation du secret professionnel (tiens, encore une plainte...).
En août 2006, lassé des lenteurs de la justice, le cadet, jamais à court d’idées, passe à l’attaque sur Internet avec son site mistralholding.com. Après une interdiction partielle par la cour d’appel de Paris, le « best of » mis en ligne des malversations prêtées à son frère est imprimé dans un livre jaune de cinquante pages intitulé « L’affaire CMA-CGM, la vérité sur le conflit des frères Saadé ». Il est envoyé aux salariés du groupe, aux bureaux étrangers, mais aussi aux clients, aux fournisseurs, aux banquiers et... aux journalistes. En parallèle apparaissent sur Internet des centaines de blogs reproduisant des articles à charge de prétendus quotidiens égyptiens... tirés à quelques centaines d’exemplaires par des sociétés spécialisées moyennant 200 dollars. Parfois, cela peut faire mal. Ainsi la presse anglaise se fait-elle l’écho de ces ragots au moment où CMA-CGM postule au rachat de la filiale américaine de P& O Ports... A peine des accusations disparaissent-elles qu’en surgissent de nouvelles sur plus de 2 000 blogs postés par des sociétés du groupe Mistral Holding de Johnny. Ce dernier va même jusqu’à faire distribuer des milliers de flyers dans les rues de Marseille et de Paris. Durant l’hiver de 2006, c’est au tour des banques partenaires, comme Fortis, de recevoir des lettres anonymes évoquant les « fraudes » de CMA-CGM. Des actions pour lesquelles Mistral Holding est condamné en première instance en mars 2007 par le tribunal de commerce de Marseille à 750 000 euros de dommages et intérêts. Deux mois plus tard, un tribunal du Texas, où se situe l’hébergeur du site, condamne Johnny et son holding à payer 95 millions de dollars.
Durant l’été de 2006, le journaliste Alain Ménargues, ancien directeur de l’information de RFI, aujourd’hui installé au Liban, est sollicité par Johnny pour rédiger un livre sur l’affaire. Par contrat, Ménargues s’engage à ne pas joindre la partie adverse, tout en conservant la signature du bon à tirer. Mais, au fil de l’écriture, il doute des pièces fournies par le factotum de Johnny, un homme au passé trouble qui a notamment été condamné à cinq ans de prison par défaut pour banqueroute à Marseille en avril 1989. A l’automne 2007, en désaccord avec son commanditaire, Ménargues bloque la sortie de l’ouvrage... « A partir d’octobre, j’ai vu surgir des papiers sur sept blogs-Nouvelobs, M6blogs, etc.-m’accusant d’être un escroc... J’ai porté plainte contre X à Paris, tout en ayant une idée sur l’identité de l’auteur des attaques... »
Dernièrement, le « Dallas » proche-oriental a connu de nouveaux rebondissements avec la réapparition de textes diffamatoires sur de nouveaux blogs. Tout ça n’est évidemment pas bon pour les affaires : « Le rachat de la compagnie US Lines en 2007 n’a pas été simple à gérer dans ce magma de pseudo-informations sur Internet », reconnaît Georges Sioufi, secrétaire général du groupe CMA-CGM. Idem pour la Compagnie marocaine de navigation, privatisée en 2007 et rachetée par CMA-CGM malgré un déluge de lettres anonymes aux administrations marocaines. « Espérons que Johnny réussisse un jour à s’affranchir de ses ressentiments pour se consacrer à son propre groupe avec la sérénité qui convient », conclut le secrétaire général. Voeu pieu ? Jusqu’ici, la justice française a beau avoir systématiquement débouté Johnny, celui-ci n’a jamais abandonné son combat. Famille, quand je vous hais !
Jacques Saadé a créé, à partir de rien ou presque, CMA-CGM, l’un des grands de l’armement maritime mondial. Une réussite exceptionnelle. Tout irait bien pour lui si son frère Johnny ne lui intentait procès sur procès.
Jérôme Pierrat
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