Si le Sénégal et le Cap-Vert restent séparés par l’Atlantique, les deux peuples connaissent des brassages intenses qui contribuent à consolider leurs relations. La cité « Célibataire », à Dakar, est le reflet de ce fort lien qui unit Sénégalais et Cap-verdiens. Une cité où le mot « frère » n’est guère un vain mot.Dans une ruelle exiguë au cœur de la commune d’arrondissement de Sicap-Baobab, on est vite frappé par la musique d’Americo Gomez, la star du zouk bissau-guinéen. Cela ne semble déranger personne. Au contraire, les gens vaquent à leurs occupations ou parlent entre eux, à haute voix. Nous sommes à la cité « Célibataire », un des fiefs de la communauté Cap-verdienne à Dakar ou des Sénégalais d’origine Cap-verdienne (c’est selon).
Le coin pouvait aussi être appelé « Cité Cap-verdienne », comme il en existe d’ailleurs à Dakar. Mais ici, il est souvent difficile de distinguer le Cap-verdien du Sénégalais. Si ce n’est la couleur de la peau ou le nom de la personne, on arrive difficilement à faire la différenciation. Car l’homogénéité entre les deux communautés est une réalité. Dans les moments de bonheur comme dans les moments de tristesse, les gens restent solidaires.
Lunettes noires relevées au-dessus de la casquette, taille courte, Michel de Oliveira est un natif du quartier. Et se considère d’ailleurs comme un Sénégalais à part entière. Avec un brin d’humour, cet homme d’origine cap-verdienne lance : « Je fais partie des Sénégalais qui ont mis Abdoulaye Wade au pouvoir ». Marié et père de trois enfants, Michel est aujourd’hui âgé de 42 ans. La maison qu’il habite, il dit l’avoir héritée de son père, un ancien menuisier ébéniste qui a débarqué au Sénégal à la veille de l’indépendance. « C’est par la suite que ma mère est venue, elle aussi au Sénégal vers les années 1965-66. Elle a vécu ici jusqu’à sa mort », confie Michel. Dans le quartier, Michel est à tu et à toi avec toutes les personnes.
On mange à la cap-verdienne
Dans sa maison, comme dans les autres concessions de la cité d’ailleurs, il n’existe pas de zone interdite. « On est tous des frères ici, témoigne-t-il. Quand il y a décès que la personne soit musulman ou catholique, Cap-verdien ou Sénégalais, c’est tout le monde qui contribue ». Pendant la Tabaski ou les fêtes de Pâques également, le bonheur est partagé. « Les jours de fête, je mets ma chaîne à musique dehors et tout le monde danse », ajoute Michel. Son ami Yves Coly ne dit pas autre chose. Lui-même ayant été « élevé » par la mère de Michel. Un brassage qui n’en est pas un dans cette cité où à l’image des maisonnées exiguës, les gens font cause commune.
Dans la famille Dapine, Léopold Badji a épousé Suzanne, l’aînée de la famille. Ensemble, ils ont aujourd’hui une petite fille du nom de Marie Viviane. Léopold est Diola et sa femme, bien que d’origine cap-verdienne, est née au Sénégal.
La mère de Suzanne est restauratrice. C’est pourquoi, sa maison ne désemplit pas. Tous les jeunes ont fini d’en faire leur lieu de causerie. Ici, on boit et on mange à la cap-verdienne. Chaque jour, la maman propose des plats à sa clientèle. Cela peut être du Cachupa (plat national du Cap-Vert), du sik (poisson) ou encore du torezma (viande de porc). Ancien marin de l’armée cap-verdienne, le chef de cette famille Manuel Mendes est au Sénégal depuis 1975. Aujourd’hui, il compte sept enfants et douze petits-enfants, tous nés au Sénégal. Même s’il parle plusieurs langues à la fois, Manuel se débrouille toujours avec le wolof. Mais dans la maison, les enfants s’expriment tous en wolof. « Mes enfants et mes petits enfants sont Sénégalais, parce qu’ils sont nés ici, mais moi je suis toujours Cap-verdien », argue cet ancien militaire.
A l’heure actuelle, il s’est reconverti en devenant chauffeur d’une brasserie. C’est lui qui se charge de la distribution des boissons dans les quartiers de Dakar et dans la banlieue. Dans cette autre concession, non loin de cette de Michel de Oliviera, habite la famille Bass. Bruno le chef de famille et sa femme Marie Françoise Moreira ont chacun un grand-père ou une grand-mère Cap-verdien. Mais aujourd’hui, ils se considèrent tous comme des Sénégalais. D’ailleurs Marie Françoise déclare n’avoir jamais mis les pieds dans l’Archipel. Idem pour Michel. « Parfois quand les gens m’entendent dire que je n’ai jamais été là bas, ils sont étonnés parce qu’ils me voient parler couramment avec eux comme si j’ai grandi là bas », relève le bonhomme. Partir au Cap-Vert n’est guère une obsession pour ces Sénégalais d’origine cap-verdienne. Même s’ils souhaitent se rendre un jour dans ce pays dont ils continuent à garder les us et coutumes. Mais pour beaucoup d’entre eux qui sont nés ici, le Sénégal reste leur pays. Leur terre.
PHILIP MONTEIRO, CHANTEUR-ARRANGEUR : Une musique entre deux cultures
Chanteur et arrangeur sénégalo-cap-verdien, Philippe Monteiro a connu davantage de notoriété auprès des mélomanes après son duo cabo-love « Amor » avec Viviane et son clip « Gaïndé Ndiaye » proche du mbalax dédié en 2002 aux Lions de football.
Il a grandi entre l’avenue Blaise Diagne et le quartier de Reubeuss, plus tard à la Sicap. Natif de Dakar, Phillip Monteiro a séjourné dès 1989 aux Etats-Unis où il est allé étudier l’électronique et a commencé à faire des arrangements et des productions musicales. En 1997, il décide de revenir au Sénégal où vivent ses parents et amis, pour y faire de la musique. L’artiste installe alors un studio d’enregistrement à Dakar et mène son activité favorite, des enregistrements musicaux avec groupes comme Vib, Daara J, Pbs, etc. Il chante de temps en temps dans des compilations, surtout en assurant des chœurs.
Philip Monteiro, connu surtout comme un artiste derrière les claviers et faisant des arrangements pour d’autres, concoctera ensuite son propre album.
Le grand public le découvre ainsi davantage avec le titre « Amor » chanté en duo avec Viviane Chidid. Ensuite à travers le clip « Gaïndé Ndiaye », chanté en wolof et créole, qui rend hommage aux Lions sénégalais de football, lors la Coupe du monde Japon-Corée 2002. Dans un entretien qu’il nous avait accordé dans le quotidien « Scoop », il reconnaissait que les deux morceaux « Amor » avec Viviane et « Gaïndé Ndiaye », l’hommage aux Lions, ont donné une certaine dimension à sa carrière. « On a commencé à me connaître un peu partout. Les deux morceaux passaient à la télé, etc. Au niveau de la France, du Portugal, même ceux qui n’écoutaient pas la musique cap-verdienne commencèrent à s’intéresser à ce que nous faisions, vu que cela venait du Sénégal. Il y avait des rythmes de mbalax là dans et les gens s’y retrouvaient un peu. Et voilà, ils ont apprécié et maintenant on m’appelle beaucoup pour des tournées européennes et d’autres musiciens veulent que je travaille avec eux. Bref, comme on dit : « Alhamdoulilahi ! » nous confiait alors l’artiste dakarois. Phillip Monteiro fait de la musique cap-verdienne moderne mélangée à de la musique, dite africaine. « Lorsque je dis de la musique africaine, je dis de la musique traditionnelle que l’on peut trouver dans tout pays en Afrique noire. Parce que c’est de la musique que moi j’aime et que j’apprécie beaucoup... », disait-il. Avec son groupe dakarois, « Les Friends Lovers », formé de musiciens également sénégalo-cap-verdiens, comme lui, Phillip Monteiro est souvent en tournée en Casamance, à Saint-Louis, à Kédougou, Thiès, Saly ou Richard-Toll, etc. C’est pour dire qu’il est bien aimé dans son pays... le Sénégal.Le Soleil
|